L’investiture de l’empereur romain

À la recherche de la pourpre impériale

Après avoir séjourné en Grèce pour effectuer sa tournée artistique, le princeps Néron retourne à Rome vers la fin 67 – début 68 pour y célébrer un triomphe d’un nouveau genre : le prince[1] fait tomber le paludamentum (manteau militaire des généraux) habituel pour prendre le costume de l’histrion et se détourne des affaires politiques. Les légions de Gaules commencèrent à s’agiter sous la houlette de Vindex, Galba fit de même en Espagne, Othon se joignit à lui, et Clodius Macer en Afrique opérait le contrôle de l’annone (l’approvisionnement en blé).Lire la suite « L’investiture de l’empereur romain »

Le procès des Fleurs du Mal

« Poursuivre un livre pour offense à la morale publique est toujours chose délicate. Si la poursuite n’aboutit pas, on fait à l’auteur un succès, presque un piédestal ; il triomphe, et on a assumé, vis-à-vis de lui, l’apparence de la persécution »[1].

Ces quelques mots, prononcés par Ernest Pinard à l’occasion du procès intenté à Baudelaire pour ses Fleurs du Mal, semblent omettre un point essentiel. Celui de la possibilité d’assurer à l’auteur un « piédestal », d’assumer vis-à-vis de lui « l’apparence de la persécution », malgré l’aboutissement des poursuites et plus encore, par l’aboutissement des poursuites. Condamné le 20 août 1857 par le tribunal correctionnel de la Seine du chef de délit d’outrage à la morale publique pour avoir publié Les Fleurs du Mal, Charles Baudelaire figure aujourd’hui au rang des plus grands poètes de son siècle. Si cette condamnation ne doit pas être considérée comme l’unique cause du succès que connaîtra le célèbre recueil, il semble que celle-ci ait largement contribué à la postérité ainsi qu’à la construction du portrait quasi légendaire du poète maudit.

1. Le scandale des Fleurs du Mal

Ce procès s’inscrit dans un contexte particulier : celui d’une période marquée par une forte inimité à l’égard des écrivains. Si le régime napoléonien avait en effet adopté un certain libéralisme à l’encontre des spectacles, de l’opérette et des mœurs elles-mêmes, les écrivains lui parurent toujours suspects. Six mois avant la saisine du parquet du délit d’outrage aux bonnes mœurs et d’outrage à la morale publique et religieuse, Flaubert lui-même fut poursuivi pour son célèbre roman, Madame Bovary[2]. Si son sort fut plus heureux, il eut tout de même lui aussi à subir l’ardent réquisitoire d’Ernest Pinard et les sermons des juges qui lui reprochèrent d’« oublier que la littérature, comme l’art, pour accomplir le bien qu’elle est appelée à produire, ne doit pas seulement être chaste et pure dans sa forme et dans son expression ».

C’est dans ce climat hostile aux hommes de lettres que parurent, le 21 juin 1857, Les Fleurs du Mal. Dès sa publication, le recueil fit l’objet d’une campagne de presse extrêmement violente à laquelle prendra notamment part le directeur de la publication du Figaro lui-même, Hippolyte de Villemessant, sous le pseudonyme de Gustave Bourdin. Le dénommé Bourdin écrivit ainsi dans les colonnes du Figaro du 5 juillet 1857 : « Il y a des moments où l’on doute de l’état mental de M. Baudelaire, il y en a où l’on n’en doute plus ; — c’est, la plupart du temps, la répétition monotone et préméditée des mêmes choses, des mêmes pensées. […] L’odieux y coudoie l’ignoble ; le repoussant s’y allie à l’infect. Jamais on ne vit mordre et même mâcher autant de seins dans si peu de pages ; jamais on n’assiste à une semblable revue de démons, de fœtus, de diables, de chloroses, de chats et de vermine. Ce livre est un hôpital ouvert à toutes les démences de l’esprit, à toutes les putridités du cœur ; encore si c’était pour les guérir, mais elles sont incurables ». Cette appréciation virulente deviendra le jugement dominant de l’époque. Baudelaire se voit attribuer le nom d’« épaffeur cynique » et autre « bohème sadique »[3].

Le 7 juillet 1887, soit deux jours après la publication de ce boulet rouge, la direction de la Sûreté publique saisit le parquet du délit d’outrage aux bonnes mœurs et d’outrage à la morale publique et religieuse. Baudelaire tentera de faire intervenir ses amis Théophile Gautier et Prosper Mérimée, en vain. La police saisit les exemplaires des Fleurs du Mal le 17 juillet et le procès est fixé au 20 août.

2. La condamnation du 20 août 1857

La loi du 17 mars 1819 fut la première à instaurer une incrimination de l’outrage aux mœurs particulière aux livres. Si l’article 287 du Code pénal de 1810 visait en effet bien l’atteinte aux bonnes mœurs, celui ne concernait que les « chansons, pamphlets, écrits ou images ». S’il s’agissait de livres, la répression préférait agir par la voie de la censure. C’est donc sur le fondement de l’article 8 de la loi du 17 mars 1819 disposant que « tout outrage à la morale publique et religieuse ou aux bonnes mœurs, par l’un des moyens énoncés […], sera puni d’un emprisonnement d’un mois à un an, et d’une amende de 16 francs à 500 francs », que Baudelaire fut poursuivi. Soulignons ici le caractère extrêmement vague de l’incrimination, alors même que le principe de la légalité du droit pénal exigerait une description précise de la conduite condamnable.

Le réquisitoire prononcé par Ernest Pinard, non dépourvu d’un certain lyrisme, obéit à un modèle simple : dresser un catalogue de passages isolés et choisis parmi les plus explicites pour démontrer à la cour la consommation du délit d’offense à la morale publique et aux bonnes mœurs[4]. Voici donc quelques-unes des « pièces détachées que nous ne pouvons laisser passer sans protester »[5] :

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À ce réquisitoire sous forme de catalogue, Me Chaix d’Est-Ange, l’avocat de Charles Baudelaire, répondit par une plaidoirie jugée insuffisante par l’accusé lui-même. Gêné par un poète qui aurait préféré se défendre seul et sans que soient abordés certains points de sa vie privée et familiale, le défenseur se contenta de comparaisons avec d’autres ouvrages célèbres, équivoques, mais jamais poursuivis, ainsi que d’une tentative de démonstration de l’idée selon laquelle Baudelaire peignit le vice pour le mieux condamner[6]. Cette défense ne plut nullement à Baudelaire qui aurait alors déclaré : « Ce n’est pas ce qu’il fallait dire. Il suffisait d’affirmer que l’artiste n’a pas de compte à rendre à la morale. Il n’a pas à avoir de bonnes intentions, seulement du talent ».

Il semble que le regard de Baudelaire sur cette plaidoirie ait été partagé. Le 20 août 1857, Baudelaire est jugé coupable d’atteinte à la morale publique et aux bonnes mœurs[7]. Le juge ordonne l’amputation du recueil des poèmes « Les Bijoux », « Le Léthé », « À celle qui est trop gaie », « Femmes damnées », « Lesbos » et « Métamorphoses du Vampire ». Baudelaire est condamné à une amende de trois cents francs, réduite à cinquante par suite d’une intervention de l’impératrice Eugénie[8], ainsi qu’à la privation de ses droits civiques.

À la sortie de l’audience, Baudelaire à qui un ami demanda s’il s’attendait à être acquitté aurait répondu : « Acquitté ! J’attendais qu’on me ferait réparation d’honneur ». Malgré la relative clémence des jurés au regard du réquisitoire qui visait onze et non six poèmes, ce jugement touche profondément Baudelaire. Le 30 août, Victor Hugo lui adresse une lettre d’encouragement de son exil à Guernesey : « Vos Fleurs du Mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles. Je crie bravo de toutes mes forces à votre vigoureux esprit. Permettez-moi de finir ces quelques lignes par une félicitation. Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. Ce qu’il appelle sa justice vous a condamné au nom de ce qu’il appelle sa morale ; c’est là une couronne de plus »[9]. Après avoir croisé le poète quelques semaines après sa condamnation, les frères Goncourt en font la description suivante : « […] Sans cravate, le col nu, la tête rasée, en vraie toilette de guillotiné. Une seule recherche : de petites mains lavées, écurées, mégissées. La tête d’un fou, la voix nette comme une lame. Une élocution pédantesque ». Ils ajoutent qu’il « se défend, assez obstinément […] d’avoir outragé les mœurs dans ses vers »[10]. Si ce procès contribua sans doute au succès et la postérité de l’artiste et de son œuvre, on peut légitimement penser qu’il fut également le grand malheur de sa vie.

3. La révision du 31 mai 1949

Créée par la loi du 25 septembre 1946[11], la procédure de révision des condamnations pour outrage aux bonnes mœurs commis par la voie du livre permit aussitôt à la « Société des gens de lettres » de demander une révision pour Les Fleurs du Mal. Cette révision fut accordée le 31 mai 1949 par la Chambre criminelle de la Cour de cassation retenant alors que « si certaines peintures ont pu, par leur originalité, alarmer quelques esprits à l’époque de la première publication des Fleurs du Mal et apparaître aux premiers juges comme offensant les bonnes mœurs, une telle appréciation ne s’attachant qu’à l’interprétation réaliste de ces poèmes et négligeant leur sens symbolique, s’est révélée de caractère arbitraire ; qu’elle n’a été ratifiée ni par l’opinion publique, ni par le jugement des lettrés »[12].

Si nous ne pouvons ainsi que déplorer que Baudelaire n’ait pu voir de ses yeux la réhabilitation de son œuvre et ait tant souffert du « caractère arbitraire » de son jugement, réjouissons-nous de ce que la prophétie d’un certain Louis Goudall, journaliste au Figaro, se soit révélée si grossièrement inexacte : « Je défie bien la postérité d’en retrouver un morceau ». Non, décidément Baudelaire « ne sera plus cité désormais que parmi les fruits secs de la poésie contemporaine »[13].

 


[1] Nicolas Corato (dir. de pub.), Grandes plaidoiries et grands procès, PRAT, 2005, p. 447-468.

[2] Trib. corr. de la Seine, 6e ch., 7 février 1857, Gazette des tribunaux, 9 février 1857.

[3] Éléonore Reverzy, Les Goncourt historiens, Presses universitaires de Strasbourg, 2019, p. 58.

[4] Pour consulter le réquisitoire d’Ernest Pinard : https://fr.wikisource.org/wiki/Réquisitoire_d’Ernest_Pinard

[5] Nicolas Corato (dir. de pub.), op. cit., p. 447-468.

[6] Pour consulter la plaidoirie de Me Chaix d’Est-Ange : https://fr.wikisource.org/wiki/Plaidoirie_de_Me_Gustave_Chaix_d’Est-Ange

[7] Trib. corr. de la Seine, 6e ch. 20 août 1857.

[8] Pour consulter la lettre de Baudelaire à l’impératrice : https://fr.wikisource.org/wiki/Lettre_de_Charles_Baudelaire_à_l’impératrice_Eugénie

[9] Alexandre Najjar, Le censeur de Baudelaire : Ernest Pinard (1822-1909), La Table Ronde, 2011, p. 102.

[10] Edmond et Jules de Goncourt, Journal, Tome 1, Robert Laffont, 1989, p. 301.

[11] Loi n° 46-2064 du 25 septembre 1946 ouvrant un recours en révision contre les condamnations prononcées pour outrages aux bonnes mœurs commis par la voie du livre.

[12] Cass. crim., 31 mai 1949, Gaz. Pal., 1949 II, p. 121.

[13] Charles Baudelaire, Œuvres complètes, Éditions du Seuil, 1968, p. 33.

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